« Compte-rendu » par E.C. Osondu

F4 debriefing


N’achète pas de voiture. Ne conduis pas. Ignore les personnes qui te conseilleront d’obtenir un permis de conduire international avant ton arrivée. Les flics américains ne savent pas ce que c’est un permis de conduire international. Ou ils prétendent ne pas savoir ce que c’est, et ce qu’ils ne savent pas les fâche. Tu ne veux pas avoir affaire à un flic américain fâché. Conduire, c’est se mettre sur une pente savonneuse. Conduire, c’est s’attirer des ennuis. Conduire veut dire des contraventions. Conduire veut dire qu’un flic te demandera ton permis et ta carte grise. Avant que tu ne le saches, tu te retrouveras devant un vieux juge à l’air sombre, chargé de l’immigration.

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Evite les fêtes organisées par nos gens. Les disputes et les bagarres ne tardent pas à éclater sur la politique, sur les politiciens, sur les filles, sur tout, sur rien. Des disputes de saouls. Surtout après avoir imbibé un cocktail de Hennessey et de Irish Cream. Les voisins appellent les flics. Les flics demandent les pièces d’identité. Rappelles-toi que tu n’en as pas. Je sais que nous sommes un peuple fêtard donc si tu penses ne pas pouvoir vivre sans la fête, va sur YouTube ; il y a plus de divertissement sur YouTube que tu en trouveras à n’importe quelle fête nigériane. Personne n’a jamais été arrêté pour avoir regardé des vidéos sur YouTube.

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Evite les Rashonda, Shenika et leurs sœurs. Elles ont fait l’erreur une fois de se marier et d’avoir des enfants avec nos frères, ou bien elles sont sorties avec eux et ont eu leurs cœurs brisés. Elles veulent donc se venger. Elles prendront leur mal sur toi. Elles te feront la promesse qu’elles se marieront avec toi pour t’aider à obtenir une Green Card. Elles ne le feront pas. Ne prête aucune attention à leur amour déclaré pour notre cuisine. Elles te diront qu’elles adorent la nourriture épicée. Elles te mangeront cru, te ruineront avant de te jeter. En plus, elles fument l’herbe. Et elles attendent que tu subviennes au coût de leur addiction. L’herbe est chère aux Etats-Unis ; contrairement au pays où elle ne coûte presque rien.

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Evite les Chucks. Est-ce même un de nos noms ? De toutes les façons, c’est comme ça qu’il se fait appeler. On dirait un nom fabriqué. Ce n’est pas Chuck qui est un nom américain, ou Chuks, qui est un de nos noms. Son nom n’est pas la seule chose sur lui où il y a des doutes. Il te dira qu’il est dans l’assurance. Il te trompe. En fait, voilà ce qu’il fait : il achète des voitures, les assure de manière superflu, cherche une route peu fréquentée et conduit la voiture dans un arbre. Après cela, il empoche l’argent de l’assurance et organise une grande fête. Rappelles-toi ce que je t’ai dit tout à l’heure sur les fêtes nigérianes. C’est à ces fêtes qu’il recrute de nouveaux chauffeurs. Il te dira qu’il n’y a pas de risque là-dedans. Il te dira que tout ce que tu auras à faire sera de porter ta ceinture et de conduire tout droit dans un arbre. Un de ses chauffeurs a conduit tout droit dans un arbre et s’est cassé une vertèbre dans le cou. Il porte encore une minerve. Avant que Chucks ne devienne un conducteur qui causait délibérément les accidents, il roulait en ville dans une vieille Nissan déglinguée à la traque de chauffeurs inexpérimentés qui le cogneraient pour qu’il réclame l’assurance. Évite-le. Il n’a pas un grain d’honnêteté en lui.

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Si tu dois te déplacer, fais-le par le Amtrak. Les trains sont plus sûrs ; les bus par contre, non. C’est-à-dire, sûrs des descentes des gars du Service de l’Immigration et de la Naturalisation. Regarde ce qui est arrivé à une de mes connaissances. Il a pris un bus de la compagnie Greyhound qui partait de Chicago dans le nord de l’Etat de New York. A l’arrêt du bus à Chicago, il y avait des ados quelque peu turbulents. Les garçons étaient en Jeans et T-shirts pendant que les filles étaient habillées dans des tenues traditionnelles somaliennes. Foulards colorés et pagnes en coton à motifs. C’était un voyage de nuit. Quelques heures après que le bus ait quitté l’arrêt, il fut contraint de s’arrêter par les éléments du Service de l’Immigration et de la Naturalisation dans une station-service. Ils sont allés de siège à siège, en posant des questions comme, « D’où venez-vous ? », « Vos pièces ! » aux passagers. Bientôt, ils furent au niveau des ados Somaliens.

« D’où venez-vous ? »

« De Chicago. »

« Je veux dire, quel pays ? »

« Les Etats-Unis. »

« Vos pièces ! »

Les ados sortirent des passeports Américains flambant neufs. Evite le bus. C’est bondé ; il y fait chaud ; c’est passé au peigne fin et ça fait toujours des accidents. Si tu dois voyager, prend le train.

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Si tu dois aller à l’église – et pour un homme qui a autant de problèmes que toi, je suppose que tu voudras aller à l’église parce qu’un homme comme toi a besoin de prières. Seulement, évite les églises américaines ; on ne crie pas dans les églises américaines et quelqu’un qui a des problèmes a besoin de crier aussi fort qu’il le peut pour que les prières montent aux cieux.

Les églises américaines ne font pas d’annonces d’offre de travail. Les pasteurs ne savent pas où on emploie les sans-papiers. Les pasteurs dans ces églises ne commandent pas aux gens de faire « un jeûne sec de 7 jours » ou « un jeûne blanc ». Ils ne jouent pas la musique à fond ; ils ne dansent ni énergétiquement, ni frénétiquement. J’ai entendu dire que les églises noires-américaines dans le Sud le font, mais ça, c’est dans le Sud profond.

Et pendant qu’on y est ! Ce n’est pas à l’église que tu vas te trouver des filles. Les filles dans les églises, les immigrées, sont dans le même bateau coulant que toi. Elles n’ont pas de papiers ; elles sont dans le pays dans la clandestinité et elles sont à la recherche de quelqu’un qu’elles épouseront pour obtenir la Green Card. Elles ne te parleront pas de ça jusqu’à ce que tu en parles un jour pendant que vous êtes au lit et là, elles siffleront comme un serpent dangereux.

« Pourquoi tu ne m’as pas dit ça avant ? Et penser que j’ai perdu tout mon temps à préparer pour toi ! »

Elles te laisseront à moitié nu dans le lit pendant qu’elles se dirigeront avec une indignation justifiée vers la porte qu’elles claqueront avec une telle vigueur que la porte elle-même se demandera ce qu’elle aurait bien pu faire de mauvais.

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Les gens te conseilleront d’aller à l’école. Ils te diront qu’il n’y a rien de mieux qu’une éducation américaine. Ce n’est pas vrai. Ça, c’était dans les années 80. Tu es là pour bosser. Si tu dois faire un diplôme, fais un diplôme d’infirmier ou quelque chose dans le domaine de la santé. Un homme qui est malade n’a que faire avec ton accent. Une vieille dame sans défense a besoin de bras forts et non d’une bonne prononciation. Ce genre d’écoles, il y en a beaucoup. Inscris-toi dans une et tu sortiras en un an et demi. Je te recommanderai de choisir parmi celles dirigées par nos gens. Ils ne te poseront pas beaucoup de questions et tu peux payer à crédit.

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Si tu as besoin d’un avocat de l’immigration, ne choisis ni un Nigérian, ni un Ghanéen. Prends-toi un Blanc, de préférence un Juif. Il ne te posera pas de questions et tu n’auras pas à dire de mensonges non plus. Les masques ne se font pas peur ; je n’ai pas besoin de t’en dire plus. Tu as sûrement dû t’en rendre maintenant compte, il existe aussi des tribus aux Etats-Unis. Tu te souviens qu’au port de débarquement, tu t’es dirigé vers le Noir dans la cabine qui t’a appelé « mon frère ». Un bon avocat Blanc plaidera ton cas devant ses frères Blancs. Tu paieras un peu plus mais contrairement aux avocats Nigérians ou Ghanéens, ils ne tricheront pas avec le montant. Le seul mode de paiement qu’ils préfèrent, c’est celui du paiement immédiat. Tu dois leur donner un chèque avant chaque rendez-vous, et avant chaque comparution devant le tribunal et avant qu’ils n’apposent leur signature sur un document quelconque. Je t’assure qu’ils obtiennent toujours des résultats. Ils connaissent leur travail.

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Si tu veux mieux comprendre ton nouveau pays, tu devrais aller à un match de baseball. Ne considère même pas ces invitations d’aller jouer au football à cinq avec les autres immigrés dans un parc obscur aux abords de la ville. Si tu veux vraiment faire partie de cette société, un vendredi soir, rends-toi dans le parc le plus proche et assiste à un match de baseball. Chante le Take Me Out to the Ballgame en chœur avec la foule. Achètes-toi une bière et un hotdog, mange de la barbe à papa, essaie d’attraper la balle mais n’en fais pas trop tout de même, surtout s’il y a un enfant à-côté qui essaie d’attraper la même balle. N’essaie pas de comprendre le jeu. Ce n’est ni le criquet, ni le foot. Assoies-toi, détends-toi, regarde les gens, sirote ta bière et prête un peu d’attention au jeu. Ce qui est intéressant, c’est que tu n’es pas obligé de rester jusqu’à la fin. Va quand tu commences à t’ennuyer ou à ressentir la fatigue, mais je te jure que tu en apprendras beaucoup plus sur ce pays dans ce stade avec l’odeur de la bière, des Nachos, le cri des enfants que n’importe où ailleurs. Va sur le net. Lis ce que tu peux y trouver sur Shoeless Joe et Yogi Berra. Apprends quelques Yogismes. Je n’ai jamais vu un Américain qui n’aime pas le baseball. De la même manière qu’un Anglais aime le thé, alors il en est de même avec l’Américain et le baseball. J’irais même jusqu’à recommander que tu écoutes les commentaires des matchs de baseball à la radio. Mets le volume à fond et laisse tes voisins entendre ce que tu écoutes ; ça les mettra à l’aise vis-à-vis de toi.

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Evite de faire tes provisions dans les magasins Africains. Leurs marchandises sont chères et tu te feras arnaquer. Habitue ton palais à la nourriture américaine. Il y a des substitutions qui sont moins chères au supermarché si tu sais où regarder. Mange beaucoup de choux frisés, d’épinards et des feuilles de chou vert. Les hivers sont longs. Ton corps sera en manque de toutes ces vitamines des Tropiques mais les légumes t’aideront à compenser. Fais ta propre cuisine ; c’est non seulement moins cher, mais c’est aussi bon pour la santé. Tu ne tarderas pas à te rendre compte du fait que les hamburgers et les frites ne te feront aucun bien. Ton taux de cholestérol sera élevé, ta tension va grimper à cause de tout le sel et le gras et tu te rendras malade. Ce n’est pas sûr que tu aies une assurance-maladie donc mange bien. Fais un peu de sport mais aies du Theraflu et du Vicks Vaporub en réserve au cas où tu tomberais malade. Les moustiques ici ne donnent pas de paludisme donc tu n’as pas à t’en faire sur ce sujet.

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Habilles-toi correctement. Sois propre. Habilles-toi de la manière que tu aimerais qu’on t’adresse. Ignore toute cette affaire de pantalons sur la base des fesses. Laisse ça aux Lil Wayne et aux gars dans les clips vidéos et ceux qui sont en prison. Je n’ai pas dit de dépenser tout ton argent à t’acheter des fringues. Ce que je suis en train de te dire c’est de dépenser de l’argent sur des vêtements corrects. Habilles-toi dans un style preppy. Ce ne sont pas mes conseils à moi mais plutôt les conseils avisés que quelqu’un m’a donné il y a plusieurs années de cela maintenant. Pantalons et chemises à boutons. C’est dans ton propre intérêt de t’habiller ainsi. C’est rassurant. Ça te rend moins suspect. Si tu ne me crois pas, va dans le Walgreens de ton quartier en Jeans noir affaissant, capuche noire, baskets et remarque comment le vigile te suivra partout dans le magasin. Va la prochaine fois dans le style preppy et regarde comment il te sourira et te saluera avec un « Salut, mec ! »
Comme tu ne conduiras pas, je suggère que tu investisses dans un bon manteau. Ne joue pas au pingre avec ça. Tu peux t’en acheter un sur contrat de vente à terme. London Fog est une bonne marque. Tu ne veux pas choper une grippe. Elles font aux Noirs ce que les maladies tropicales font aux Blancs.

Prendre le bus est embêtant pendant l’hiver. Les horaires ne sont pas respectés parce que les vendeurs de voiture veulent que chaque Américain conduise une voiture. Mais ce qui rend les bus terribles, ce sont les gens qui les prennent. La première fois, tu penseras que c’est le nec le plus ultra. Tu penseras que les bus sont propres. Tu penseras qu’ils ne sont pas aussi mal que ça. Ça, c’est parce que tu es encore en train de faire la transition par rapport aux bus du pays. Je me souviens d’eux avec leurs pasteurs ambulants qui priaient pour tout le monde dans le bus avant de faire passer de petites enveloppes pour la collecte. Il en va de même pour les vendeurs de médicaments dont les comprimés pouvaient soigner n’importe quelle maladie, de la tuberculose à la gonococcie en passant par la varicelle. Et si tu n’as pas la chance, tu risques de te faire piquer les poches pendant que tu cours monter, ou bien pendant que tu essaies de faire la queue.

On ne rencontre pas toutes ces choses dans les bus américains. Les bus américains sont remplis de fous qui ne prennent même pas le temps de se laver ou de se brosser les dents. Ils se sentent dans l’obligation de mettre leurs visages dans le tien et d’entamer une causerie avec toi.

« Je suis un drogué, tu sais. J’en suis pas fier mais ce n’est pas non sans raison, tu sais. C’est ce que c’est. »

Achètes-toi un Ipod et mets la musique à fonds. Ne cause pas avec eux. Ne leur souris pas.

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En faire partie ou non ? Les associations de village, les associations de ville, les associations de comté, les associations de pays, les associations à l’échelle continentale. Ils les ont toutes ici. Ils se rencontrent une fois par mois ou une fois chaque trois mois. Ils vont par des noms différents mais ils ont la même parole. Tu payes les frais d’adhésion. Tu payes une cotisation mensuelle. Quelqu’un organise les rencontres. L’hôte fournit la nourriture et la boisson. Il y a une petite fête organisée à Noel. Si tu as un enfant, tu bénéficies d’un don en espèces. Dans le cas où l’un de tes parents meurt, tu as aussi droit à un don en espèces. Au cas où c’est toi qui meurs, c’est leur responsabilité de rapatrier ton corps au pays. Sincèrement, il serait mieux que tu te prennes une assurance-vie.

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Prend des cours en élocution. Il y a beaucoup de personnes qui te diront qu’elles ne savent pas ce que c’est, mais moi je sais. J’ai fait un de ces cours et ça m’a beaucoup aidé ici. Quand je parle, on peut à peine me distinguer de quelqu’un qui est né ici. Ne pas parler comme un Américain, c’est comme un mort qui refuse de parler dans le langage des morts. Ne te fais pas prendre par les faux roucoulements que les vieilles femmes font.

« Oh ! Quel bel accent ! Tu viens d’où ? »

Une dame m’a dit une fois que quand tu parles avec un accent, les gens prêtent plus d’attention à ce que tu dis. Ce qu’elle a oublié d’ajouter, c’est qu’ils te parlent très lentement, ayant conclu que tu es bête.

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Achète-toi un ticket de loterie à un dollar chaque vendredi. Ce n’est pas évident que tu gagnes quelque chose mais comme ça se dit ici, on ne sait jamais et tu dois être dedans pour gagner. Par contre, évite les casinos. Ils regorgent des personnes les plus malheureuses que ce pays a. Ne te fais pas d’illusion sur leurs noms attrayants. Je connais un gars qui a commencé à aller dans les casinos, question de tuer la solitude. Il s’empressait de quitter le boulot pour aller jouer les machines à sou et au blackjack. Il n’avait pas encore entendu la phrase, « la maison gagne toujours. » Il arrivait à gagner quelques dollars qu’il jouait aussitôt. Il commença à prendre des crédits pour jouer. Il se fit la promesse d’arrêter. Un soir, il quitta le boulot et alla directement à la maison. La première fois depuis de nombreux mois ! Il se fit à manger, se prit un verre, regarda un peu la télé, puis alla au lit. Au début, il dit qu’il pensait qu’il était en train de rêver. Il vit des lumières tamisées puis entendit des sons : dings, tings et bings. Il sauta du lit, prit les clés de sa voiture et fonça tout droit au casino. Il prit de l’argent au guichet automatique et commença à jouer. Il perdit tout son fric. Il alluma une cigarette – c’était au temps où les casinos permettaient qu’on fume à l’intérieur. Il fuma la cigarette à moitié avant de laisser tomber la moitié sur le tapis douillet puis rentra chez lui. Le lendemain, il mit la télé en marche espérant tomber sur des nouvelles que le casino aurait brûlé. Pas de chance ! Une fois encore, la maison avait gagné.

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J’aurais aimé te guider à-travers ce dédale de pays mais comme tu le sais déjà, je pars. J’ai choisi le rapatriement volontaire au lieu de la prison. Volontaire ! Un oxymoron si jamais j’en avais vu un. Mais comme on le dit ici, c’est ce que c’est.

French Translation by Edwidge-Renee Dro
The original piece – Debriefing by EC Osondu, first published in Guernica
Ndebele translation “Ngiyakuxwayisa” by Junior Moyo


E.C. Osondu est né au Nigéria. Il est le lauréat du Prix Caine de la Littérature Africaine de l’année 2009 pour sa nouvelle « Waiting » publiée pour la première fois dans le magazine Guernica en octobre 2008. Il est aussi le lauréat du Prix Pushcart et l’auteur de « Voice of America » publié en 2010. Il est assistant en littérature anglaise à Providence College à Rhode Island.