« La grande flotte tout autour » Par Mamadou Diallo

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l’île

Ça faisait une heure déjà que la nuit enveloppait Gorée. Je m’étais adossé à un muret, étalé sur un rempart. Du ponton partait une longue file humaine, qui longeait la plage et puis s’engouffrait dans une ruelle, celle qui mène à la maison des esclaves.

Il y’avait eu, ce jour-là, sur l’île à douloureux souvenirs, une marée de belles personnes. Tumelo s’en était enthousiasmée.

“There is an obscene amount of beautiful people!”

En disant cela, elle parlait d’elle en même temps que des autres. Elle s’aimait Tumelo, elle avait cette présence d’esprit. Elle s’aimait, dans la vie de tous les jours, et ce jour-là en particulier qui la voyait aller dans son bikini rouge et noir. “Dude, ” me lançait-elle, avec, dans le regard, quelque chose d’à la fois guilleret et suppliciant, “will you take pictures of me in my bikini ?” Pour m’en démontrer, d’irréfutable manière, l’opportunité, ses jambes sans fin rassemblées et solidement plantées sur le sable, elle faisait faire à son bassin, très légèrement, très justement, des mouvements gyroscopiques. Elle ajoutait, “I’ve been working out and my body is baaangin right now!”

À son âge, Tumelo avait peut-être atteint le sommet de ses charmes, après quoi il n’y aurait plus qu’irrémédiable et plus ou moins lent déclin vers chaires toujours plus ramollies. C’était sagesse que de célébrer son corps, c’était l’heure. Les passants d’ailleurs se joignaient à elle et lui payaient tribut de furtifs coups d’oeils.

La journée ne s’était pas passée comme je l’avais voulue. Tumelo m’avait imposé la compagnie de sa drôle d’amie, et des marins ouzbeks qu’elle avait rencontrés dans un lieu qui leur ressemblait: un bar à putes. On ne s’entendait plus du tout, ma compagnie et moi, je me tournais vers les trucs sans âme du cosmos, qui se contentent d’être sans jamais la ramener. Sur l’océan couleur d’encre s’étiraient en faisceaux parallèles les reflets de deux sources lumineuses, du ponton là-bas à la berge où je me trouvais. La grande flotte ne tenait pas en place, les faisceaux sur elle avaient plus d’éclat, de formes et de surprises dans leurs mouvements que le plus grandiose des feux d’artifice. Tourbillons de particules, lumières innombrables et bondissantes… incessamment renouvelées, me cognaient dans l’œil. C’était le bordel, et l’harmonie, des mouvements saccadés et arbitraires: un Sabar sur l’eau. À soi seul et sans le genre humain, le monde est déjà un sacré spectacle. D’autant plus plaisant, le spectacle qu’offre le monde sans l’humanité, qu’il se déploie sans se raconter, qu’il se contente d’émerveiller sans jamais s’énoncer.

Tiens, il leur viendrait, aux astres de la voie lactée, du libre arbitre, de la fantaisie, un peu de personnalité, plutôt que de rester comme ça des millénaires sous la férule de lois, le Monde pour firmament aurait un sabar astral.

J’en étais là quand, par l’oreille droite, me parvinrent deux trois conneries. La compagnie humaine, ça ne vient jamais d’ailleurs que de là la connerie. Tumelo, qui avait de l’esprit, y cédait volontiers à la connerie, mais à celle qui relève d’une décontraction de l’intelligence. Quant à l’autre, à trop assidument regarder BET, religieusement écouter Nicky Minaj, elle avait écœuré son bon sens qui pour de bon s’en était allé. “Yo”, de même que “Bitch!”, figuraient assez souvent à l’entame de ses phrases. C’était sa mise en train, sa rampe de lancement vers un vaste univers englouti dans un trou noir de conneries.

“hmm… Me”, poursuivait-elle, “I cant live on this island where there is no club… see, Its vital that every once in a while I spend more than a broke nigga’s yearly payroll poppin bottles in the club… Duuude! I bet there’s some Submarine bitches lurkin down the water, aint no way i’m going in there!”

Affectueusement, elle interpella Tumelo: “Yo! Bitch! You’ve been to America… right? So you know about those niggaz? yeah, those niggaz that can beat it til it bleeeeeeeds!”

Ses pensées, elle les gueulait plutôt qu’elle ne les disait. De l’envergure et de la présence qu’elle donnait à sa connerie.

Elle s’était aménagée, en nichant dans ses orbites des lentilles, le regard à Nicole Kidman; elle portait une petite robe blanche d’étoffe éthérée ; sa perruque, qui volait au vent, culminait à 145cm au-dessus de la plage où reposaient ses 90 kg. De quelques données factuelles je me suis mis à faire abstraction et c’est en Marylin Monroe que désormais elle m’apparaissait.

Marilyn déclarait venir de Trinidad et Tobago. Je me suis demandé pour quoi faire? Des boîtes de nuit, il devait y en avoir autant, voir plus qu’à Dakar par là-bas. Autrement plus trémoussantes et enivrantes en plus. Un peu moins de broke niggaz qu’ici par contre. Certains niggaz par ici, sont tellement fauchés que, pour l’être à peine moins, ils s’installent sur la plage et aiment des Européennes informes d’âge canonique. Mais c’est là un autre sujet.

À défaut d’esprit, elle avait du mystère Marilyn, certes des kilos aussi, en veux-tu, en voilà, rien que sur la fesse gauche, elle avait de quoi emboutir un Hummer, mais surtout du chagrin, beaucoup de chagrin qu’elle avait Marylin. L’après-midi durant, l’un des ouzbeks, avec l’Amazonie drue sur le torse, le pif à Gargamel, assis contre elle sur le sable, avait de son appendice nasal fureté dans de reculés recoins de son anatomie. Sous la sublime lumière du jour et sur ces lieux dont le sacré tenait autant à leur histoire qu’aux touchants bonheurs juvéniles qui s’y manifestaient en cette après-midi estivale, la brute de marin ouzbek, Priape des mers, se comportait comme s’il était dans l’obscurité d’un bouzin.

Je songeais que l’ouzbek venait d’un long séjour sur les mers, mais aussi à la très douce compassion christique: “que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre.”

***

L’avenue

La veille, avec Tumelo, nous avions trépassé d’une longue soirée. Ça avait très sagement débuté pourtant. Un dîner dans un petit restaurant dont nous étions les deux seuls clients. Un serveur qui entendait bien faire son métier, mais dont la sollicitude interrompait trop souvent à mon goût notre conversation. Il lui manquait la qualité, inestimable chez un serveur, de savoir se faire oublier.

« Pour gagner de l’argent, disais-je à Tumelo, le tout est de désirer en faire et de se persuader que c’est là l’essentiel. Mais c’est loin d’être simple, il faut avoir des dispositions, à l’insignifiance et n’être surtout pas de ceux qui cherchent des fondements d’ordre philosophiques à chacun de leurs actes. »

« C’est le point de vue d’un petit bourgeois, me rétorqua-t-elle. Va donc dans le Transvaal où j’ai ma famille, répéter ton économie volontariste. Tu verras l’accueil qu’ils te feront. »

« Je me ferai lyncher probablement, mais je ne serai pas, dans l’histoire des hommes raisonnables, le premier que son dire vrai désignera aux supplices. »

Elle répondit d’un indéchiffrable mouvement de sourcils, but dans sa coupe et détourna son regard vers la fenêtre qui donnait sur l’avenue…

« Quand j’étais plus jeune, finit elle par dire, en regardant toujours le passage des gens et des autos sur l’avenue, je me souviens que nous n’avions rien; rien d’autre que peur. À Limpopo nous étions comme pétrifiés dans notre misère. Nos besoins, nombreux et insatisfaits, devenaient autant de douleurs. Pourtant, dans ce qui nous environnait, il y avait de quoi vivre décemment, seulement, rien ne nous appartenait et tout avait été approprié. Il y’avait l’Afrikaner, terrifiant, physiquement imposant, fort comme quatre des nôtres et dix comme toi, et puis ses chiens. »

« C’est vrai Tumelo, je devrais éviter de dire quoi que ce soit de la pauvreté, et te laisser en parler plutôt. Tu as des sources de première main. Je n’en sais rien, je ne peux que spéculer à ce propos, chose agréable et peut-être, par là même, indécente. »

« Tu ne sais pas grand-chose, c’est vrai, mais c’est touchant de te voir le réaliser et l’admettre. » Elle posa l’une de ses paumes sur l’une de mes joues gonflées par le dîner et posa sur moi un regard condescendant.

Nous avons été ailleurs, on avait le temps, le numéraire et la foi en les possibles que Dakar offre la nuit. Le jour, pour nous autres plébéiens occupés à parvenir, pris dans les rets du satané travail organisé par l’employeur, cette enflure de connivence avec la banque, la vie est suspendue, la nuit seulement elle se remet en mouvement, pour ceux qui n’y ont pas renoncés. Nous avons traversé la grande avenue que jouxte sur des centaines de mètres tout un tas d’adresses aux luminescentes façades. Ici se consomme, depuis plus d’une décennie, tous les jours de la semaine, jusqu’au petit matin, des boissons abrutissantes et des jeunes personnes venues d’une contrée désertique et sans pétrole qu’habitent des gens pour la plupart secs/élancés: le Sénégal. Ces jeunes personnes, officiellement, exercent à Dakar une profession ou l’on garde ses vêtements. Mais il est ici une distance abyssale qui sépare l’officiel du réel, le communiqué du perpétré. C’est tragique comme le genre humain plongé dans le monde peine en dehors du discours à atteindre son idéal.

Tumelo m‘a désigné une enseigne.

Nous sommes entrés… La voix de Busy Signal se posait sur un son venu de Lagos. Sur ce même rythme, une foule de danseurs s’agitaient, chacun selon sa fantaisie. Des gens, il y’en avait partout devant nous, et puis là-haut, accoudé aux rambardes d’une mezzanine. Tumelo fila droit au bar et fendit la foule, comme Moïse la mer rouge.


Mamadou Diallo is a journalist, Senegalese writer and founder of cultural magazine RECIDIVE. A one-time winner of 2015 Ake Prize for Prose he has been the Francophone facilitator of Writivism’s workshop on fiction and non-fiction in Dakar.