« Cours » De Kola Tubosun

F5 classlessons


C’est avec quelques appréhensions que le professeur, ce lundi à 13h30, allait en direction de la salle de classe de Peck Hall pour y entamer sa première mission d’enseignement. Bien qu’il eut attendu ce jour depuis un bon moment, lorsque le réel de la situation lui apparut en face tout juste avant qu’il ne pénétra dans la classe, il se demanda, le temps d’une microseconde, si ce long voyage finirais par en valoir la peine.

Sa mise le distinguait déjà, aucun de ceux qui passeraient par le couloir ne manquerait de noter l’altérité de son allure et d’en déduire qu’il ne pouvait être que « ce professeur venu d’Afrique ». Qui de nos jours persiste à porter des bonnets traditionnels, à part les Africains ? Pendant à l’une de ses mains se trouvait son casque de cycliste, à l’autre il tenait le plan de son cours. En bandoulière à son dos reposait un sac de toile noire qui contenait les textes qui lui seraient nécessaires.

Lorsqu’il entra dans la salle, les étudiants, tous à l’heure, l’y attendaient déjà et tout de suite il mit ce fait en contraste avec le système universitaire nigérian dans lequel les étudiants seraient encore en train d’arriver en cours une demie heure après que celui-ci aurait commencé, sans prononcer aucun mot d’excuse quand bien même le professeur se serait interrompu pour de son pupitre les fixer. Deux étudiants arrivèrent quelques secondes seulement avant qu’il ne referme la porte de la salle de classe, ils en étaient navrés. Ils entrèrent en silence et se choisirent des places agréables.

« E Kásàn o. Eyin akekoo, » commença-t-il, souriant. Et la classe fit silence!

Il s’attendait à cette réaction. Mais elle était tout de même inquiétante, comme s’il avait pollué l’air.

Une seconde tentative produisit quelques bruits sourds, plus encourageants.

« E Kààsan o. Èyin akekoo, » dit-il à nouveau. Il se saisit alors d’une craie pour l’écrire, en entier, avec tous les accents toniques. Il songea que si l’un d’entre eux n’était pas suffisamment préparé à un semestre d’apprentissage d’une nouvelle langue aux conventions d’écriture étranges, ce serait là le point de rupture. Il était presque certain qu’à ce moment, certains d’entre eux recherchaient déjà une manière d’échapper à ce cours problématique.

Ensuite, il écrivit son nom, en entier. Il le pointa du doigt, puis poursuivit – « Orúko mi ni Arákùnrin Kólá Olátúbòsún. Eyin Nko? »

Tout le monde demeura silencieux, tous avaient l’air amusés. Quelques-uns gloussèrent même. C’est tout ce qu’il attendait.

Il toucha sa poitrine, s’avança vers le tableau, et répéta.

« Orúko mi ni Arákùnrin Kólá. »

Puis il pointa du doigt celle qui avait le sourire le plus espiègle, « Ìwo nkó? »

Elle sembla perdue, tout comme l’étaient quelques autres, et puis, après un petit moment de silence presque inconfortable, la lumière se fut dans le cerveau de quelqu’un qui du fonds s’écria, « Ross! »

« Beautiful, » répondit le professeur, c’était la première fois qu’il daigna parler anglais dans la classe.

Celle-ci dès lors semblait un peu plus à l’aise et les étudiants tour à tour offrirent leurs noms: « Keonia », « Adam », « Amber », « Tonde », etc.

« Mais vous ne devriez pas seulement dire vos noms, » corrigea-t-il. « Vous devriez les précéder de ‘Orúko mi ni…’ puis insérer votre nom. Recommençons avec les deux parties, vous voulez bien ?

“Kíni orúkọ rẹ?” “Orúkọ mi ni Amber. “Iwọ nkọ?” “Orúkọ mi ni Tonde.”

“Kíni orúkọ rẹ?” “Orúkọ mi ni Trish. “Iwọ nkọ?” “Orúkọ mi ni Ross.”

“Kíni orúkọ rẹ?” “Orúkọ mi ni Keonia. “Iwọ nkọ?” “Orúkọ mi ni Adam.”

…Et cela fit le tour de la classe de treize étudiants, dont seulement trois étaient noirs – parmi lesquels l’une (Tonde) était Ijaw du Nigéria.

« Orúko » dans leurs bouches sonnait comme il s’y attendait, conforme à un motif musical propre à ceux pour qui toute langue tonale pouvait se dompter avec la musique. Un locuteur natif aurait pu en être amusé. Il l’était. Mais en tant que nouveau professeur, c’était un signe encourageant, voir positif : la volonté d’essayer, de rire de soi afin d’impressionner un étranger.

Lorsque le cours fut terminé, il réalisa que c’était une expérience meilleure que ce qu’il avait imaginé. Il s’en alla, éxalté, et avait même pris la grosse tête. « Ça va être amusant. Je vais enseigner ma langue dans une université américaine ! » Le but du cours, comme le lui avait dit le coordinateur qui était à la fois Américain et Yoruba, était de faire de ces perspicaces et brillants étudiants américains d’authentiques locuteurs du Yoruba. À la fin du cours, qui avait duré une heure et quart, ils semblaient avoir oublié le temps, et tout ce qu’ils avaient envie de dire était “Sé alàáfíà ni”, “Báwo ni”, “Dáadáa ni. Ìwọ nkọ́?”

Lorsque le soir arriva, il écrivit dans un blog qu’il tenait depuis que le programme d’enseignement avait débuté:

« Aujourd’hui au Nigéria, en Angleterre ou en Amérique, il se trouve des milliers d’enfants à qui les parents ont refusés de parler leurs langues ; à qui leurs propres langues maternelles sont tout sauf pertinentes, importantes, utiles. Demandez à ces parents les motivations de leur choix, ils vous diront que cette langue est incapable d’offrir un emploi viable à leur enfant. ‘Ils apprendront Français à la place,’ disent- il,s ‘ou Espagnol. J’entends même que le Mandarin Chinois a le vent en poupe ces derniers temps. La Chine c’est le futur. Mes enfants apprendront plutôt cela avant que je ne les laisse parler Igbo, ou Yorouba !’ Quand ces enfants atteignent l’âge de 21 ans, ces mêmes parents, dont beaucoup ont une double nationalité Britanique et Américaine, devront dépenser des milliers de dollars juste pour inscrire leurs enfants dans des écoles d’été ‘Afriaines’ qui enseignent l’Igbo, et le Yoruba, et l’Hausa. Et cette fois, l’enseignant sera l’un de ceux pour qui la langue n’est même pas celle maternelle. Quant à moi, je m’amuse bien ici, et je découvre d’intéressantes nouvelles choses sur ma langue, et comment elle se présente à l’étranger qui l’entend pour la première fois. »

Pour le prochain cours, chacun d’entre ces étudiants aura choisi pour emploi dans la classe et partout ailleurs son propre nom Yoruba. Plus de Ross, Trish ou Adam. La Yorubanisation débute!

Le Deuxième Cours

Le Professeur n’avait pas beaucoup pensé à son privilège linguistique lorsque pour le deuxième cours il pénétra dans la salle où ses étudiants l’attendaient avec expectative. Il avait conscience, cependant que jamais cela ne serait une chose aisée que d’apprendre une nouvelle langue, en particulier une qui ait des accents toniques, des points souscrits, des proverbes et des consonnes aux prononciations vraiment étranges.

Mais lorsqu’il découvrit qu’au début du cours de mercredi la plupart des étudiants avaient déjà choisi leurs noms Yoruba favoris, il s’en fallut de peu pour qu’il ne sautillât pas d’excitation. Quelques autres en firent de même le lundi suivant, et dès le second mercredi ( qui techniquement verrait la tenue du quatrième cours), tout le monde avait été Yorubanisé, de nom tout au moins. Les étudiants avaient été sur la toile pour chacun trouver son nom personnel, son sens et sa prononciation et tous tour à tour s’exprimèrent en classe à son propos, avec empressement et des pétillements dans leurs regards intrigants.

« Je serais Yéjidé, » dit Keonia lorsqu’intérrogée. « Ça veut dire mère est rentrée tôt »

Le Professeur eut l’air vaguement amusé en demandant à l’étudiante où sa mère ou sa grand-mère était alleé à sa naissance. « Nulle part,» répondit-t-elle. « Elles sont toujours vivantes, mais j’aime le nom. »

C’était convenable.

Ross était absent. Il avait abandonné le cours et ne reviendrait plus. Adam était resté, et désormais serait « Babáfémi ». Lorsque le professeur l’air enjoué interrogea de nouveau pour savoir si Adam pensait vraiment que son père l’aimait à ce point, l’étudiant répondit« Ça dépend du jour de la semaine » et plongea la salle sous les fous rires. Bre serait « Olúfunké, offerte par dieu à l’amour » et Trish serait « Àkàke, exceptionnellement précieuse. » Kate voulait être « Abiodun » parce qu’elle était née à Thanksgiving, et Andrew préférait « Olánrewájú » par ce que sa « richesse ne cessant de s’accroître ». Cassidy était « Títílayo, la joie éternelle », et Amber deviendrait simplement « Femi: aime- moi. »

Le professeur ne songeait pas beaucoup à son propre privilège linguistique lorsque débuta l’exercice orale d’alphabet Yoruba. « Ce sera très facile », pensa-t-il. « Ça ne peut pas être aussi compliqué que le Russe, le Chinois ou le Japonais, langues pour lesquels les indications visuelles fournies par les lettres ne sont jamais d’un grand secours pour celui qui apprend à lire et écrire. » Ainsi s’en alla-t-il au tableau, écrivit les ving- cinq lettres de l’alphabet du Yoruba, les pointa du doigt en partant du haut vers le bas, l’une à la fois, et mit au défi, « tout le monde répétez après moi, Ah! »

Tous, « Ah! »

Dites « Bee. »

“Bee!”

“Dee.”

“Dee!”

Dites “Eh!”

“Eh!”

“Ẹ!” Comme Elle.

“Ẹ!”

“Fee!”

“Fee!”

Gloussements.

Dites “Gee!”

Silence.

Ne le prononcez pas tel qu’il est écrit. Non pas Jee comme dans Jesus mais Gee comme dans Geek. Pensez son, non pas lettres.

« Gee! » Magnifique!

Dites « Gbee.»

Silence.

Gloussements.

Quelques regards hébétés

« Pourriez-vous tous dire ‘Gbee’, Gbee comme dans ‘Gbenga’. »

« Benga? »

« Nooon. Et ‘kpee’? Quelqu’un peut-il prononcer ‘Kpangolo’ ou ‘Patapata’? »

« Nooooooooooon!»

« Oh mon! »

Il ne désespéra pas sur le coup. Ce n’est pas tout le temps aussi mal parti que ça n’en a l’air – ou sonne – la première fois. Et certainement, comme il se le dit à lui même ensuite, après deux heures de pratique de ces « étranges » consonnes, cela deviendrait beaucoup plus amusant qu’il ne pensait au début.

Le Troisième Cour

Tous pouvaient dorénavant saluer. Dorénavant ils s’étaient rendus maîtres des expressions basiques qui communiquent l’intention.

Dès lors, en outre, ils pouvaient poser des questions:

“Kíni orúkọ rẹ?” “Orúkọ mi ni…” “Orúkọ ọrẹ mi ni…” “Orúkọ bàbá mi ni…”

“Kíni èyí?” “Èyí ni bàtà.” “Èyí ni asọ.” “Èyí ni gègé.”

Dès lors, ils pouvaient compter jusqu’à dix en Yorùbá. Ils pouvaient dorénavant exprimer le nombre.

“Ọmọ melòó lo ní?” “Mo ní ọmọ mẹta.”

“Asọ melòó lo ní? “Mo ní asọ méjì.”

“Àburò mélòó lo ní? Mi ò ní àbúrò kankan.”

Ou exprimer leur satisfaction des explications du professeur :

“Sé ó yée yín?”

“Kò yé wa.”

“Ó yé wa.”

Vendredi, la quatrième semaine serait achevée, et ils auront eu sept cours, chacun ayant eu ses propres défis. Ils s’étaient débrouillés pour triompher du défi de la prononciation, une syllabe à la fois. Les difficultés reposaient dès lors dans la reconnaissance et l’aptitude à bien prononcer les accents toniques.

Pouvait-il leur en tenir rigueur?

Ce fut une source d’apaisement pour la classe d’apprendre qu’il y avait au Nigéria des locuteurs natifs du Yoruba qui ni ne supportaient les accents toniques comme concept ni ne parvenait à les identifier lorsqu’inscrit sur les mots.

« Souvent et pour beaucoup, c’est une difficulté insurmontable, » le professeur les rassura-t-il. « Notre défi à nous, cependant, c’est de devenir meilleure qu’eux. Et meilleurs qu’eux nous serons. Chaque jour nous nous rapprocherons de ce but. »

Remarque: Cet extrait est tiré d’un livre – en cours de rédaction – d’observations sur l’enseignement, en tant que boursier Fulbright, du Yoruba à de jeunes étudiants d’université aux États Unis.

Read the Original version in English “Class Sessions” by Kola Tubosun


Translator’s bio:
Mamadou Diallo is a Senegalese writer and publisher who founded the cultural and literary magazine RECIDIVE. He has been living in Dakar for the last four years and has written extensively on the local emerging creative scene, and was published, among other news outlets, by Jeune Afrique, Le P’tit Railleur Sénégalais and l’édition du soir He is currently writting a biographical book on Master drummer and conductor Doudou Ndiaye Rose to be published by Les Éditions Vives Voix.
 
Mamadou Diallo est un écrivain sénégalais et éditeur qui a fondé la revue culturelle et le magazine littéraire RÉCIDIVE. Il vit à Dakar depuis 5 ans et y a beaucoup écrit sur la scène créative et ses artistes émergents. Il a été publié notamment par Jeune Afrique, Le P’tit Railleur Sénégalais et l’édition du Soir Il travaille actuellement à un ouvrage biographique sur le tambour majeur et chef d’orchestre Doudou Ndiaye Ndiaye Rose à paraître aux éditions Vives Voix.