« Pour Nos Petits Enfants » Yehni Djidji

F27 forourgrandchildren


Le bijou en or rose et blanc est froid sur ton cou. Froid comme une lame de couteau.

C’est ainsi, depuis les « évènements ». Un rien te rappelle la violence. Tout te tire brutalement en arrière, te déséquilibre, te fait basculer. La semaine dernière tu as vu cette fille déambuler dans son T-shirt noir orné d’une grande tête de mort blanche. Un crâne à la bouche ouverte et aux orbites vides te fixait en ricanant. Tu as eu envie d’arracher son vêtement à pleines mains, de la gifler, de l’insulter. Tu n’as rien fait. Tu as poursuivi ton chemin jusqu’au marché où tu vends désormais du savon liquide. Quelque part, le crâne de ton mari gît, avec le reste de son corps. Quelque part dans un caniveau, sous un pont, au fond d’une étendue d’eau… Tu as tout perdu dans cette crise postélectorale de 2011 ou presque. Tu as encore la vie. Une vie écorchée, excisée du meilleur d’elle-même. Sans ton mari, sans ton fils, une vie de nomade : condamnée à errer de souvenirs en souvenirs face au dépouillement du présent et à un futur hachuré.

Le présent est un cadeau pour les autres et pour toi un fardeau. Le fardeau d’avoir survécu et de ne pas être assez courageuse pour rejoindre ceux que tu pleures. Ceux dont les photos tapissent les parois de la boîte à bijoux, dans ta chambre. Ou plutôt dans ta maison, car tu ne loues qu’une chambre dans un quartier populeux, à la limite de la précarité. C’est tout ce que tu peux te permettre, toi qui avais autrefois un travail bien rémunéré, une voiture de service, une maison avec un grand jardin, une famille, une vie. Tu te sens hypocrite dans ce deuil passif. Si c’est tellement dur, pourquoi ne pas franchir le pas ? En réalité c’est un gouffre qui te sépare de la mort. Au fond de l’abîme, le faciès blafard et grimaçant de tes incertitudes, les hurlements démoniaques de tes doutes. Et tes tympans saignent. Et ton cœur se crispe. Il y a bien une raison qui explique que tu sois encore en vie. Tu te dois de découvrir pourquoi. Pourquoi les autres et pas toi. Pourquoi toi et pas les autres. C’est selon.

Tu restes cloîtrée dans ta peine, emmurée dans ta blessure et la cicatrice se referme sur toi petit à petit. Millimètre par millimètre, jour après jour, la geôle rétrécit et tu étouffes. Le sang, la chair, les os. Tu as mal et cela t’énerve. La douleur est le linceul des vivants. Toi, tu voudrais être morte : ne plus rien ressentir. Et pourtant tu es là, assise devant ce grand miroir, seule coquetterie que tu t’es permise dans cette nouvelle existence faite de dépouillement, de dénuement. Un matelas posé à même le sol, un réchaud à gaz et des casseroles dans un coin, deux sacs de voyages, des murs à la peinture écaillée, une salle d’eau minuscule à la tuyauterie défaillante sont ton univers. Face à la glace propre – tu mets un point d’honneur à la nettoyer deux fois par jour – tu dévisages la femme qui t’observe ; elle te tient souvent compagnie. Son teint d’argile mouillée, son front haut, ses grands yeux, son nez légèrement épaté, ses lèvres pleines, ses pommettes tombantes, ses cheveux dissimulés sous un fichu coloré, ses rides et ridules au coin de l’œil et de la bouche, tout te semble familier, surtout son affliction. Dans ses yeux, une écharde ouvrant une plaie sur un passé térébrant.

Il n’a pas cru en cette rumeur de liste qui circulait avec des noms de personnes à éliminer. C’était trop surréaliste, trop lointain. Vous étiez si loin des « indics » de la gestapo pendant l’holocauste des juifs, si loin des maisons barrées de croix rouges du génocide Rwandais. Etre engagé pour un homme politique ne suffisait pas à jeter l’anathème sur soi quand il n’était plus aux commandes. Il croyait en la bataille des mots et non des poings, ton brave entrepreneur d’époux. « Ce ne sont que des rumeurs ma chérie. Tu ne te rappelles pas cette histoire d’eau empoisonnée ? Nous resterons ici. Pourquoi fuir quand on n’a rien à se reprocher ? Chacun est libre d’adhérer au parti politique de son choix. » Idéaliste, son franc-parler et son honnêteté lui ont valu d’être licencié de plusieurs emplois. Il a fini par s’installer à son propre compte avec succès. Il embellissait le monde et refusait de voir la bête en chaque homme. Tu t’es engouffrée avec lui dans cette foi en l’avenir, dans le cocon de sa ferme assurance jusqu’à ce que, cachée derrière le panneau coulissant de la bibliothèque, tu voies sa poitrine crépiter en braises rouges et des hommes emporter son corps où la flamme de la vie s’éteignait lentement.

Derrière eux des filets sanglants, des douilles explosées, des espoirs piétinés. Il portait une chemise orange et bleue à rayures, et un pantalon noir ce jour-là. Tu t’agrippes à ce souvenir, qui te permettra peut-être de reconnaître ses ossements un jour. Tu fixes chaque détail dans ta mémoire. Une chemise orange unicolore au niveau des cols, des poignets et du dos, avec des rayures bleues en diagonale sur la poitrine, des boutons rectangulaires, oranges. C’est fou comme les choses sont plus durables que les êtres. Parfois tu imagines qu’il repose dans un champ verdoyant et que, sur une grande pierre surgie là comme par magie, la pluie a ciselé en lettres liquides une épitaphe élogieuse à l’homme que tu aimes, afin que les passants s’inclinent sur sa tombe. Parfois, tu imagines qu’il gît dans une fosse commune, avec des inconnus du Nord et du Sud, avec d’autres chemises à rayures, d’autres pantalons noirs, des boubous brodés, des pagnes tissés des pays Sénoufo, Yacouba, Lobi, Baoulé, Bété…

La radio distille une chanson que tu connais bien. Par le passé, tu l’aurais fredonné à l’unisson de la voix rauque de l’artiste engagé. Tu aurais scandé avec lui ses espoirs en une Afrique meilleure, plus saine, plus humaine, moins cupide, moins éclaboussée de sang. Mais tu te tais. Ta langue est figée à ton palais. Tes doigts courent sur les sinuosités de la boîte à bijoux. C’est une boîte en cèdre finement ouvragée, ornée de cœurs entrelacés taillés en relief, cadeau de ton époux pour votre sixième anniversaire de mariage. A l’intérieur, des photos en vrac et des douilles de balles éclatées.

La musique s’arrête. Une émission prend le relai. La journaliste et les invités parlent de paix et de pardon, de réconciliation et d’oubli, de reconstruction et d’amnésie, de mémoire amputée et de recommencement. On y diffuse des discours d’hommes politiques appelant à l’unité de tous les fils de la mère patrie et tu penses à ton fils, vivant ou mort quelque part, tu ne sais où. Ton bébé, le deuxième homme de ta vie, que tu n’as pas serré dans tes bras depuis tellement longtemps. Leurs discours sonnent faux, ces hommes politiques. Les loups grassouillets d’hier qui peinent à entrer aujourd’hui dans le costume trop étroit de l’agneau. Bouaké, Duékoué, AnonkoiKouté, ton salon… au son de leur voix tout doit s’oblitérer, retrouver une blancheur virginale. Tu as l’impression qu’ils se rient de toi, qu’ils narguent ton époux mort, ton fils disparu, ton sexe souillé. De ton sexe sali surtout, ils se rient. Ils se gaussent de savoir que tu ne t’es ni battue ni débattue. Pourtant, il y a des choses plus solides que des cordes pour maintenir une femme à sa merci.

D’ailleurs, pour eux, était-ce seulement un viol ? Une boule se forme en toi, toutes les fois que tu penses à cette nuit froide du crime. Elle gagne ta gorge, ton souffle, tes paupières, au souvenir du rictus jauni de l’homme te tenant les hanches, de sa sueur cruelle qui suinte sur ton visage, de ses mains calleuses sur ta poitrine, de ses mots crasseux, jetés en langue maternelle, à chaque montée de méchante extase. Dans ses yeux, la joie d’un resquilleur de paradis, le bonheur honteux des mains de l’imposture. La boule éclate en une pluie d’auréoles salées quand tu penses à cet homme. Il était à ton service depuis de nombreuses années. Le gardien. Le vigile. Il faisait la courbette devant toi. Il n’a pas hésité à exiger ton corps, tout ton corps, sous la menace de te dénoncer aux miliciens. Tu le savais. Ton nom, lui aussi, figurait sur la maudite liste. En bonne place. Entre celui de ton époux et de ton fils. D’aide, tu avais grand besoin. Besoin de fuir. Ton mari venait d’être abattu. Ton garçon n’était pas rentré la veille. Avais-tu le choix ?

On peut pardonner la mort, elle est le destin de tous les Hommes. Douce ou violente, elle est la seule promesse que la vie tient toujours. Si tous les Hommes meurent, il n’est pas dans la destinée de toutes les femmes d’être violées. Et cette intrusion au creux de ton intimité, jamais tu ne la pardonneras. « Madame, toi tourner maintenant ! ». L’injonction blessante dans la gorge caverneuse.

Le bijou est tiède à ton cou, tiède de la moiteur d’une larme.

Tu pleures. La femme en face de toi aussi. Elle porte un bijou magnifique où l’or rose et l’or blanc s’entremêlent, harmonieux, dans leur différence, comme une natte tressée par une main inconnue. Une corde à trois fils qui rompt difficilement. Tu regardes à présent une photo de ton fils et le voile de larmes se déchire sur un sourire. Un sourire triste et nostalgique. Il venait d’avoir 13 ans sur l’image aux bords racornis. C’était le jour de sa première communion. Tout de blanc vêtu, l’air sérieux, les mains jointes serrant un cierge. Tu as bien du mal à comprendre comment les années ont pu transformer ton petit ange – à qui ne manquait que l’auréole – en monstre. Comment ton fils bien-aimé a-t-il pu être cet homme dans la vidéo, livrant de vieux pneus poussiéreux, réclamant de l’essence pour en brûler un autre ? « Article 125, on va finir avec tous les assaillants ici! » Tu refuses de l’admettre, mais derrière ces images pixélisées où l’on déchiffre à peine les visages – tu les as vues par hasard sur le téléphone d’une autre vendeuse – ton cœur de mère sait que c’est lui. Et tu te demandes où irait le monde, si les parents de ce jeune homme brûlé vif décidaient eux aussi de se cloîtrer dans leur peine, de s’emmurer dans leur blessure et de laisser, la cicatrice se refermer sur eux petit à petit, la vengeance les étouffer. C’est ton fils. Malgré ses écarts, ses insolences, ses crimes, tu lui as donné la vie et tu espérais, naïvement, avoir une emprise sur sa mort.

Heureusement, disparaître n’est pas mourir. Ainsi, tu ne parles jamais de lui au passé. Tu apprécies cette ambigüité sur son sort qui t’offre la latitude de lui broder mille et un destins. Peut-être a-t-il réussi à s’enfuir. Peut-être vit-il heureux dans un autre pays. Peut-être est-il enfermé dans un cachot attendant la prochaine vague de prisonniers à être libérés. Peut-être qu’il a perdu la mémoire et qu’il ne se souvient plus de sa mère qui l’aime et qui l’aimera toujours malgré tous ses défauts, malgré les atrocités qu’il a commises. On pardonne avec tant de facilité les erreurs de ses propres enfants. Et si chacun essayait de pardonner celles des enfants des autres pour une fois ?

Dans la boîte brune un nourrisson te regarde lui aussi. Peau claire, grassouillet, joue potelée, grenouillère verte bordée de blanc, son sourire s’épanouit sur des gencives vides. Chaque fois que tu regardes ton petit-fils, tu sens une ondée d’amour t’envahir. Le petit Patrick, dont ton fils ne voulait pas reconnaître la paternité au début de la grossesse, est pourtant son portrait craché. « Maman, elle raconte n’importe quoi. On ne l’a fait qu’une seule fois ! » Il a bien grandi depuis ce cliché. Sa mère t’envoie régulièrement de leurs nouvelles depuis le Ghana où elle vit à présent, et chaque appel, chaque lettre est une cale qui te maintient en équilibre et t’empêche de dévaler la pente, de te fracasser au fond du gouffre. Soudain, tu sais pourquoi tu es encore en vie. C’est tellement clair, tellement limpide que tu sens un frisson te parcourir et les cils sur ton corps se hérisser.

Au sein de les toutes les calamités, le sort se choisit toujours des survivants, pour témoigner, enseigner, reconstruire. Il mérite mieux ton petit-fils. Il mérite de pouvoir vivre et grandir dans un pays en paix, libéré de toute la puanteur, de toute la pourriture de ses grands-parents. Pour lui, tu es disposée à lâcher du lest, à faire un effort. Tu pourrais même tenter de récupérer ton ancienne maison puisqu’on invite régulièrement les uns et les autres à regagner leur domicile. Les papiers sont dans un endroit sûr. Le petit Patrick mérite de courir dans une demeure chaleureuse avec un grand jardin. Pour lui, tu es prête à croire encore en la bonne foi des politiques, au miel de leur bouche et à l’avenir radieux que leurs lèvres esquissent et dont le préalable est le pardon mutuel, la réconciliation nationale, totale et véritable.

A la radio, l’émission tire à sa fin. Tu n’as pas écouté grand-chose. Tu entends juste la conclusion de l’animatrice « Nous devons nous pardonner mutuellement. D’ailleurs avons-nous le choix ? Notre avenir en dépend. Dépassons notre humanité et faisons appel au divin en nous pour pardonner l’impardonnable. Faisons-le pour nos enfants et nos petits enfants.» Les notes de la chanson diffusée en début d’émission retentissent à nouveau. Tu fredonnes à l’unisson pour accompagner l’artiste. Tu scandes avec lui tes espoirs en une Afrique meilleure, plus belle, plus saine, plus humaine, moins cupide, moins éclaboussée de sang…pour les générations futures…pour ton petit-fils.

Le bijou est chaud à ton cou, chaud comme l’empreinte d’un soleil qui se lève, chaud comme la promesse d’un avenir meilleur.

English translation: For our grandchildren by Edwige-Renee Dro


Blogueuse depuis 2008 sous le pseudonyme de Yehni Djidji, Rosine Kakou Ano est diplômée en Communication, Marketing et Management. Sacrée meilleure blogueuse de Côte d’Ivoire en 2011, elle est également passionnée de littérature et a remporté plusieurs prix dans ce domaine. Elle publie son premier ouvrage individuel “une passion interrompue” en 2012 et lance la même année 225NOUVELLES.COM, un site internet faisant la promotion de la littérature. Elle initie en 2013 LIVRESQUE, un évènement d’échanges de livres et autour du livre dont la 12e édition a eu lieu le 17 Mai 2015. 2015 marque également le lancement d’ateliers d’écriture à destination des personnes aspirant à devenir écrivain.